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Episode 169

Arthur Mensch (Mistral AI) à l'Assemblée nationale : l'audition intégrale | Comptoir IA

1:22:0082 min
AM

Arthur Mensch

DG & cofondateur de Mistral AI

Resume

Hors-série exceptionnel : Arthur Mensch, DG et cofondateur de Mistral AI, est auditionné sous serment par la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques du numérique. Pendant 82 minutes, il déroule sa thèse : l'intelligence artificielle est une ressource naturelle qui transforme des électrons en tokens, et l'Europe joue sa souveraineté dans les deux ans qui viennent — « soit l'Europe combine IA et capacité électrique, soit elle devient un État vassal ». Face aux députés, il chiffre tout : 50 milliards de dollars le gigawatt, 1 trilliard d'euros de déficit commercial potentiel, 10 000 euros d'IA par an et par salarié, et répond sans détour sur la défense, Mythos, CampusIA, l'AI Act et un éventuel rachat américain. L'épisode publié sur les plateformes est un montage de 21 minutes : cette retranscription couvre, elle, l'audition complète — une valeur ajoutée introuvable ailleurs.

Points cles de l'episode

  • 1L'IA est une ressource naturelle : on transforme des électrons en tokens, et « le cloud, c'est l'intelligence artificielle » — il ne faut plus séparer les deux
  • 2D'ici 3 à 4 ans, l'IA représentera 10 % de la masse salariale européenne, soit environ 1 trilliard d'euros : importée des États-Unis, c'est 1 trilliard de déficit commercial en plus
  • 3L'économie du gigawatt : 50 milliards de dollars investis sur 5 ans rapportent ~20 milliards de tokens par an (50 % de marge brute) — et seulement 10 % de la valeur revient au fournisseur d'électrons
  • 4La course se joue en deux ans : les 9 GW de surplus électrique français sont en voie de monopolisation par les acteurs américains, un phénomène « vraiment irrémédiable » ; Mistral vise 1 GW d'ici 2029
  • 5Défense : Mistral travaille avec le ministère des Armées sans prétendre à un droit de regard sur l'usage final — l'IA est devenue « absolument indispensable » à la dissuasion conventionnelle
  • 6Cybersécurité : face au « marketing de la peur » d'un concurrent américain, les modèles de Mistral découvrent les mêmes vulnérabilités que Mythos — les bases de code de l'armée française ne doivent pas être scannées par un acteur étranger
  • 7« La réglementation favorise les gros » : empilement RGPD + AI Act + 27 régulateurs nationaux ; la vraie arme est la commande publique (50 % du PIB européen), utilisée par les États-Unis depuis les années 1940
  • 8Chez Mistral, les ingénieurs n'écrivent plus les lignes de code : 1 kW d'IA par salarié (~10 000 €/an, ~100 000 lignes de code par jour), productivité doublée en 6 mois — et « il n'y a pas tellement de bulle », plutôt une pénurie d'offre

Transcription complete

00:00

Ouverture de l'audition et prestation de serment

La présidente de séanceLe président de la commission d'enquête, Philippe Latombe, vous prie d'excuser son absence, je vais donc assurer la présidence de cette séance. Nous recevons M. Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, accompagné de Mme Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques et de la communication. Parmi les outils d'intelligence artificielle générative, Mistral fait figure d'exception avec un modèle open source européen, alors que vos principaux concurrents sont tous extra-européens. Beaucoup d'espoir repose sur vous. Quels sont les atouts de la France et de l'Europe dans la course à l'IA ? Et au-delà de l'IA, que peut-on faire pour assurer la souveraineté numérique de l'Europe ? Auparavant, l'article 6 de l'ordonnance du 17 novembre 1958 impose aux personnes auditionnées de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite à lever la main droite et à dire « je le jure ».

Arthur MenschJe le jure.

02:06

Propos liminaire : Mistral AI, ou transformer l'énergie en intelligence

Arthur MenschIl ne faut pas faire de distinction entre les services numériques et l'intelligence artificielle : aujourd'hui, le cloud, c'est l'intelligence artificielle. La question n'est pas tellement de savoir si l'Europe peut rivaliser, mais comment elle peut le faire — parce que si elle ne rivalise pas, elle s'assoit complètement sur toute forme de voix au chapitre dans le concert des nations. Nous avons fondé Mistral le 28 avril 2023, avec mes cofondateurs Guillaume et Timothée. Ayant travaillé chez les gros acteurs américains, nous voyions que le monde se dirigeait vers un oligopole assez net, et nous voulions le contrer. Notre premier geste a été de publier un modèle ouvert, que chacun peut modifier et déployer où il veut : une technique de décentralisation et de déplacement des acteurs établis.

Arthur MenschQuelques chiffres : nous sommes 1 000 collaborateurs, avec une valorisation de 12 milliards d'euros et 1 milliard d'euros de revenus visés d'ici la fin de l'année ; nous investissons 1 milliard cette année en R&D. Nos clients : la DINUM, la Caisse des dépôts, France Travail, CMA CGM, Stellantis, TotalEnergies, BNP Paribas... 30 % de notre chiffre d'affaires en France, environ trois quarts en Europe — nous sommes fondamentalement un exportateur de technologies. Ce qu'il faut comprendre, c'est que notre métier consiste à transformer de l'électricité en génération de tokens, l'unité économique de l'IA. Il faut réfléchir à l'intelligence comme on réfléchit à l'énergie : une ressource naturelle, qui doit être peu chère, sécurisée dans son approvisionnement, et durable — la nôtre est moins carbonée parce qu'elle s'appuie sur l'électricité française.

09:07

La souveraineté comme levier : le trilliard qui menace l'Europe

Arthur MenschIl faut arrêter de penser la souveraineté comme un isolationnisme, et y penser comme un sujet de levier. Dans un monde où vous importez la totalité de vos services numériques des États-Unis, vous n'avez aucun levier sur eux. Chez Mistral, notre consommation d'IA pour nos employés représente déjà 10 % de notre masse salariale. Extrapolez : d'ici 3 à 4 ans, toute l'Europe utilisera l'IA pour 10 % de sa masse salariale, soit à peu près 1 trilliard d'euros. Si nous importons cette technologie, c'est 1 trilliard de déficit commercial supplémentaire, qui repart être investi en R&D ailleurs. S'ajoutent la sécurité économique — on peut vous couper l'accès aux services, et c'est assez peu théorique —, la défense, où l'IA est désormais au cœur des centres opérationnels des armées, et la culture : l'IA qui génère du contenu façonne les représentations, la langue, l'éthique. C'est une médiation de l'information et de l'action.

Arthur MenschLes atouts de l'Europe ? Sa base de talents, d'abord — au-delà, je dois dire que l'Europe n'a pas beaucoup d'atouts : une réglementation plus lourde, un marché fragmenté. Mais nous n'existons que s'il y a un marché, et ce marché se matérialise trop lentement : ceux qui peuvent investir avant la demande, ce sont les Américains. La demande publique représente près de 50 % du PIB de l'Europe — c'est un atout que nos partenaires américains et chinois utilisent massivement et qu'on a toujours eu peur d'utiliser en Europe ; il faut absolument que ça s'arrête. Côté infrastructure : l'IA, c'est environ 1 kW par personne à horizon 5 ans, soit 40 GW à fabriquer en France, 400 GW en Europe, environ 2 trilliards d'investissements. Et stratégiquement, il faut partir des services à haute marge — l'IA — pour redescendre ensuite la chaîne de valeur vers les commodités du cloud, jamais l'inverse.

17:29

L'économie du token : 50 milliards de dollars le gigawatt

La rapporteureMerci pour ces propos très centrés sur le modèle économique, qui est un des cœurs des enjeux. Une question de base : vous avez beaucoup parlé en tokens — c'est quoi, finalement, le coût d'un token ?

Arthur MenschC'est l'unité économique de l'intelligence artificielle, facturée au million : sur un de nos modèles, vous me payez environ 1 euro pour un million de tokens en entrée, 3 euros pour la sortie. Un token, c'est quelques lettres dans un mot, quelques pixels dans une image, un bout de son. Notre modèle économique est double : un modèle hébergé à la consommation, où vous payez au token, et un modèle de plateforme, où nous déployons notre logiciel sur l'infrastructure du client, sous licence, avec une couche de services.

La rapporteureÇa, c'est le coût client. Mais pour vous, entre les CAPEX de développement des modèles, les infrastructures, les coûts énergétiques : générer un token, ça vous coûte combien ?

Arthur MenschNotre unité à nous, c'est plutôt le mégawatt — l'électricité qu'on transforme en intelligence. Pour créer un gigawatt, vous investissez 50 milliards de dollars sur 5 ans, environ 10 milliards par an, avec lesquels vous pouvez vendre à peu près 20 milliards de tokens par an : 50 % de marge brute, qui permet de financer ce qui coûte extrêmement cher, l'entraînement des modèles. Et retenez ceci : dans la chaîne qui transforme l'électron en token, environ 10 % seulement va à l'électron. Si le seul rôle de l'Europe est d'être le fournisseur d'énergie, 90 % de la valeur repart ailleurs, recyclée en R&D et utilisée comme vecteur de puissance par d'autres.

23:23

Éthique, défense et Mythos : « du marketing de la peur »

Philippe Latombe, président de la commissionQuelles sont les limites éthiques que vous vous êtes fixées chez Mistral ? Il y a eu un gros débat avec Anthropic sur sa participation avec le département de la Guerre, puisque c'est comme ça qu'ils l'appellent maintenant aux États-Unis. Petite incise : avez-vous pu toucher du doigt Mythos ? Quand on a posé la question à Vincent Strubel, il ne l'avait pas manipulé — est-il aussi puissant qu'on le dit ? Et enfin : quel est le pas de temps à ne pas louper pour ne pas être totalement décrochés ? La distillation est-elle un moyen de rattraper le temps ?

Arthur MenschNous faisons des systèmes qui aident les humains à être plus efficaces en les laissant dans la boucle sur les décisions importantes — même si l'humain a tendance à être un peu paresseux : il faut le stimuler face à la machine. Sur la défense : nous travaillons avec le ministère des Armées et certains alliés de la France, dans le cadre du contrôle export d'une technologie à usage dual. Nous ne prétendons pas avoir la légitimité démocratique pour imposer un cadre éthique : au contraire d'autres acteurs, nous ne prétendons pas avoir un droit de regard sur l'utilisation finale par les armées françaises, qui ont une légitimité que nous n'avons pas. Et il faut être lucide : l'armée russe utilise massivement l'IA dans ses drones. Sans contres activés par l'IA en face, vous n'avez pas de dissuasion suffisante. Le déploiement de l'IA dans les systèmes autonomes est absolument indispensable à la dissuasion conventionnelle.

Arthur MenschSur la cybersécurité, un de nos concurrents américains sait très bien faire du marketing de la peur. Que les modèles soient d'excellents programmeurs capables de découvrir des vulnérabilités et de proposer des exploitations, ça monte depuis six mois, de manière linéaire et prédictible, chez tout le monde en même temps — chez un autre concurrent américain, chez les acteurs chinois, et nos modèles découvrent toutes les vulnérabilités dont il est fait état par Mythos. Vous ne pouvez pas avoir les bases de code de l'armée française scannées par Mythos : ça crée une dépendance tellement irrémédiable qu'il faut absolument des solutions. Quant à la distillation — utiliser un gros modèle pour en faire un petit plus efficace —, nous l'utilisons massivement, mais elle ne permet pas de rattraper : il faut être capable d'entraîner soi-même les plus gros modèles, donc d'avoir beaucoup de capacité de calcul en propre.

29:27

« On n'a pas le temps » : la monopolisation de l'électricité européenne

Arthur MenschSur le sujet du temps, je dirais qu'on n'a pas le temps, parce que c'est lié à des contraintes physiques : il n'y a pas une électricité infinie dans le monde. Les États-Unis saturent leur électricité pour la transformer en intelligence artificielle — ils déploient un trilliard de dollars l'année prochaine, et quand ils déploient un trilliard, ils en veulent deux en retour. Celui qui possède la ressource, les puces, les électrons, c'est celui qui gagne. Aujourd'hui, vous avez 9 gigawatts de surplus en France, 90 TWh par an. Des acteurs aux bilans énormes vont mettre l'argent sur la table avant de voir la demande, dans les deux années qui viennent. Une fois qu'ils l'ont fait, vous n'avez plus d'électricité. Il y a une forme de monopolisation de la ressource énergétique européenne en cours, qui s'accélère à une vitesse folle, dont on n'a pas conscience — et c'est vraiment irrémédiable.

Arthur MenschMême si vous résolvez le problème de la demande, vous avez un problème d'offre : une fois l'offre monopolisée par des acteurs américains, on ne peut plus transformer d'électrons en tokens. Ce qu'il faut mettre sur la table aujourd'hui, c'est des dizaines, des centaines de milliards de dollars. Pour cela, il faut une visibilité sur le marché, et elle doit être donnée par les États européens — aujourd'hui, elle n'est pas indiquée de manière suffisamment massive pour que nous puissions prendre le risque de déployer 100 milliards de dollars. Nous, nous allons arriver à construire 1 gigawatt d'ici 2029 : ce n'est pas suffisant, il faudrait construire plus.

33:22

CampusIA : 35 milliards, capitaux étrangers et impact environnemental

Arnaud Saint-Martin, députéAu nord de ma circonscription, en Seine-et-Marne, s'installe le mégaprojet CampusIA, présenté comme le vaisseau amiral du sommet de l'IA : 35 milliards abondés par MGX, le fonds souverain d'Abu Dhabi, avec un partenariat Nvidia — et vous y êtes associés. J'aimerais votre appréciation des impacts environnementaux : 100 hectares de terres arables consommés, 1,4 à 1,6 gigawatt d'électricité, l'équivalent de Flamanville. Comment envisagez-vous la souveraineté numérique avec cette dépendance construite envers un acteur moyen-oriental ? Quels usages, quels clients, quel calendrier ? Et le nom même de « campus », avec des partenariats annoncés avec l'enseignement supérieur, n'est-ce pas un peu de l'affichage pour vendre le projet ?

Arthur MenschNotre rôle dans CampusIA est très mineur : une participation très minoritaire. Nous savons construire les clusters — acheter les serveurs, les brancher — mais pas les bâtiments, les transformateurs, le refroidissement : CampusIA va devenir un fournisseur pour nous, et servira aussi en partie les hyperscalers, puisqu'on part d'une situation où 80 % des services numériques européens sont importés. Sur les capitaux : comme on a oublié de faire des fonds de pension en France et que les marchés de capitaux européens sont dépourvus de solutions pour ce type d'investissement, on va chercher des financiers étrangers — sous contrôle, avec une bonne gouvernance, BPI France ayant un siège au board. Il faut penser la souveraineté comme un chemin : on part d'un état insatisfaisant des équilibres et on le change peu à peu, en mettant les ressources au bon endroit.

Arthur MenschSur l'environnement : un gigawatt tient sur une centaine d'hectares, le terrain n'est pas le sujet principal. L'intérêt de construire en France, c'est que 70 % des électrons sont nucléaires : si quelqu'un construit un gigawatt en France, il ne le construit pas au Texas, et l'atmosphère se réchauffe un peu moins. Le token est une ressource naturelle, et la mine, c'est le data center : de la même manière qu'on a accepté des mines de lithium en France, quitte à faire une mine, il faut accepter de faire des data centers. Ce qui serait dommage, c'est d'en faire dont l'essentiel de la valeur économique échappe complètement à la France. Plus on en fait nous-mêmes, plus on a voix au chapitre sur les externalités — et à l'extérieur, ils réfléchissent à la biodiversité et au climat assez différemment de nous.

Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral AIPour compléter : nous avons été la première entreprise d'intelligence artificielle à faire l'analyse du cycle de vie de nos modèles, l'année dernière avec l'ADEME, et nous nous apprêtons à la refaire sur les nouveaux modèles. L'idée est d'apporter de la transparence et une méthodologie qui pousse les autres entreprises à faire de même, et de permettre aux clients comme aux pouvoirs publics de fonder leurs choix sur quelque chose de concret et de fiable. Arthur peut ajouter que notre nouvelle génération de modèles est entraînée en France, sur ce qui est sans doute le plus gros cluster de calcul du pays — avec une approche en cycle de vie, par projet, plutôt que des compensations carbone trop faciles.

45:26

Réglementation lourde et marché fragmenté : « une forme de colonialisme »

La présidente de séanceDans vos propos liminaires, vous avez parlé de réglementation lourde : que faudrait-il améliorer, ou comment la transformer en opportunité ? Le calcul en cycle de vie ne devrait-il pas entrer dans la réglementation ? Et le marché fragmenté : est-ce une chance ou un frein ?

Arthur MenschÀ chaque fois que vous entrez dans un pays européen, vous devez ouvrir une nouvelle entité, comprendre un nouveau régime de stock-options, une réglementation du travail différente. J'ai signé des centaines de documents pour ouvrir des entités dans une dizaine de pays, ouvert des dizaines de comptes en banque. S'y ajoute un empilement de réglementations plus ou moins cohérentes : le RGPD, les lois sur le copyright et le text and data mining, maintenant l'AI Act, mis en œuvre par 27 organes différents, plus ou moins zélés selon les pays. Je me retrouve avec une équipe de compliance de cinq personnes — jouable parce qu'on est gros. Mais l'entrepreneur français qui regarde tout ça part aux États-Unis. Et il y a tout un récit, largement utilisé par les États-Unis, selon lequel l'Europe perd parce que des ronds-de-cuir réglementent à Bruxelles. Ce récit est destructeur parce qu'il est internalisé par les Européens : c'est une forme de colonialisme, et il faut le renverser.

Arthur MenschLa fragmentation du marché n'est pas un atout : vous avez environ 60 opérateurs télécoms en Europe contre 3 aux États-Unis — ils ont 20 fois plus de budget pour investir dans l'IA. Les startups américaines vendent d'abord aux startups, puis aux énormes entreprises américaines qui achètent vite, passent à l'échelle, puis exportent en Europe où elles prennent tout le marché. Une nuance : une fois le marché conquis, la viscosité européenne joue en votre faveur face à un attaquant, et les champions industriels européens sont des partenaires plus long terme. Enfin, sur la réglementation comme défense contre les Américains : ça n'a jamais marché. La réglementation crée un overhead que seuls les gros peuvent surmonter — la réglementation favorise les gros. Là où on devrait être bien meilleurs, c'est dans le recyclage de la demande publique sur le territoire européen : c'est ce que les États-Unis font depuis les années 1940, et ça a très bien fonctionné pour eux.

54:06

Verrouillage énergétique et commande publique

La rapporteurePour revenir à l'échelle des infrastructures : les data centers plus petits ont-ils encore du sens ? Et vous avez parlé du risque de verrouillage — que les data centers construits soient occupés par des acteurs extra-européens et que cette puissance ne soit plus jamais redéployée. Est-ce qu'une réglementation pourrait empêcher ce verrouillage avant qu'il ait lieu ?

Arthur MenschIl faut réfléchir en réseau : on a fait de grosses erreurs en pensant l'IA comme des giga-usines. La colocalisation n'est vraiment utile que pour l'entraînement, où les GPU doivent communiquer intensément ; pour le reste, plein de sites de 100 MW fonctionnent aussi — nous-mêmes avons un cluster de 40 MW, un site de 25 MW en Suède, 80 MW en France l'année prochaine. Sur le verrouillage : la loi européenne ne permet pas d'agir, il y a un principe fondamental de neutralité d'accès aux électrons. Et l'allocation est décidée au niveau des collectivités, qui ne comprennent pas forcément les enjeux supranationaux : elle est largement sous-optimale, allouée à ceux qui peuvent payer. Nous, on peut payer pas mal, mais il nous faudrait plus de demande et une visibilité long terme sur qui achètera des tokens pour lever de la dette et construire plus vite.

Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral AISur la régulation, plusieurs projets sont en cours à Bruxelles, notamment le Cloud Development Act et le paquet souveraineté, avec deux enjeux : la définition de ce qu'est un cloud souverain — qui ne doit pas se réduire à une entité juridique vaguement établie dans un pays, mais garantir un contrôle non soumis à des entités étrangères et des données jamais soumises aux juridictions américaines, je pense au Cloud Act — et la préférence européenne dans la commande publique.

Arthur MenschAu-delà de l'extraterritorialité, le critère économique à regarder, c'est où la R&D est réinvestie : quand une société européenne est complètement contrôlée par une société étrangère, tous les revenus repartent au siège. Sur la commande publique, elle représente environ 20 % de notre chiffre d'affaires, dont 10 % pour la commande publique française. Le Luxembourg, avec qui nous avons des contrats-cadres significatifs, déploie en administration centrale à une échelle qu'on ne retrouve pas du tout en France. Les administrations centrales devraient voir l'IA générative comme la source de productivité dont elles ont besoin vu la démographie européenne — ce serait bénéfique aux services publics, aux finances publiques et à tout l'écosystème.

01:02:41

Productivité : facteur 5, emplois et une situation « assez explosive »

La rapporteureSur cet enjeu de productivité — une question que nous avons posée à plusieurs reprises sans obtenir de réponse : avez-vous connaissance d'études macroéconomiques sur les gains de productivité et le retour sur investissement générés par l'IA dans les entreprises ?

Arthur MenschDes études macro, il n'y en a pas encore beaucoup : la délégation de tâches à un agent qui travaille toute la journée, ça ne marche que depuis six mois, on manque de recul. Mais nous avons plein d'études micro chez nos clients : des cas d'usage à 50 millions d'euros d'économies parce que les machines fonctionnent mieux, des gains de facteur 5 dans les services clients — 20 % du temps nécessaire pour effectuer une tâche par rapport à avant. Chez Mistral, nous dépensons environ 10 % de notre masse salariale pour équiper nos équipes, et le gain de productivité est de l'ordre d'un facteur 2 par rapport à il y a six mois. On parle de 10 à 20 % des OPEX et de la masse salariale du monde.

Arthur MenschEt il faut le dire : 20 % de gain de productivité, ce n'est pas forcément 20 % de croissance — c'est une partie croissance, une partie destruction ou modification des emplois. Certains métiers disparaissent presque ; il n'est pas exclu qu'il y ait une augmentation du chômage dans certains domaines, et un déplacement de la valeur du travail vers le capital — un capital qui, pour le moment, n'est largement pas européen. Vous avez donc une situation assez explosive : des modifications très rapides de la structure de l'emploi, des conflits d'usage sur l'électricité — donc de l'inflation potentielle due à l'IA —, et un déficit commercial des services multiplié par cinq dans les cinq prochaines années. C'est relativement révolutionnaire. Si on n'en parle pas suffisamment vite, on se retrouvera dans une situation où on n'aura aucun choix.

01:08:28

Le code, la bulle et les travailleurs du clic

Arthur MenschLe premier cas d'usage, c'est le développement logiciel. Aujourd'hui, les ingénieurs chez Mistral n'écrivent plus les lignes de code. Avant, c'était un artisanat — moi je viens de là, j'aimais cet artisanat. Aujourd'hui vous n'êtes plus un artisan, vous êtes un manager : vous donnez les spécifications à des agents, vous êtes un donneur d'ordre. Seul, vous allez 10 à 20 fois plus vite ; à cinq, ça descend ; dans une très grosse entreprise, vous butez sur les goulots d'étranglement organisationnels — c'est cela qu'il faut lever. En ordre de grandeur : 1 kW par salarié, soit un demi-GPU, environ 10 000 euros par an. Ça fait 30 euros par jour, soit 10 millions de tokens — environ 100 000 lignes de code, dont l'essentiel part en réflexion, en tests, en expériences que le développeur faisait avant.

Arthur MenschSur la bulle : pendant longtemps on a dit qu'il y en avait une, en fait il n'y a pas tellement de bulle. Une bulle, c'est quand on surestime la demande ; or tous les gens qui viennent nous voir ont besoin de plus de tokens que prévu. Le problème est un problème d'offre : pas assez de puces, de mémoire, de cartes mères, de disques durs, pas assez d'hélium côté semi-conducteurs, pas assez d'électrons. Toute la chaîne est sous pression. Évidemment, les acteurs mettent de l'argent sur la table au début parce qu'une fois la demande et l'offre capturées, ils pourront monter les prix et les marges. L'économie américaine ne met pas un trilliard par an sur la table sans penser repartir avec deux. Je ne m'inquiète pas pour eux, je m'inquiète plutôt pour nous.

Arnaud Saint-Martin, députéDeux questions brèves. Sur l'entraînement des modèles : quelle est l'origine des annotateurs, combien sont-ils payés, via quelles entreprises ? Il y a eu des enquêtes journalistiques sur cette économie des travailleurs du clic. Et vous avez évoqué des codes qui « actionnent une certaine politique » : de quelle politique procédez-vous, quels sont les verrous éthiques qui cadrent votre activité ?

Arthur MenschL'annotation humaine de masse, nous avons quitté ce champ-là en 2023-2024. Aujourd'hui, les annotateurs chez Mistral sont des gens qui ont des thèses — on leur demande de résoudre un problème de sécurité dans un répertoire de code, des problèmes de physique des particules. Et souvent ce ne sont plus des gens mais des environnements d'exécution qui donnent du signal au modèle. Nous avons toujours travaillé avec des fournisseurs offrant des garanties sur les salaires ; en robotique nous travaillons par exemple avec Madagascar, avec un cadre pour que les gens soient bien rémunérés. Sur la politique des modèles : notre stratégie est de suivre les instructions avec le moins de biais possible — sans prétendre résoudre complètement ce problème scientifique. Le vrai sujet pour nous, c'est la sécurité du code généré et des actions irréversibles : nous avons une équipe entièrement dédiée à la sécurité et à la sûreté, et nous donnons à nos clients des outils pour observer et vérifier leurs applications.

01:18:36

« Sinon, on va devenir un État vassal » : rachat américain et conclusion

La rapporteureMa dernière question est assez simple : vous l'avez dit, on a besoin d'acteurs européens solides. Est-ce que demain, les Américains pourraient racheter Mistral AI ?

Arthur MenschLes Américains au capital, c'est moins de 30 % — on aurait été ravis de prendre des Européens, il n'y avait pas les Européens. Notre objectif est de rester indépendants. Évidemment, il y a des gens qui nous demandent s'ils peuvent nous racheter ; nous répondons non, parce que ce n'est pas notre mission. Notre mission, c'est d'aller vers une cotation à terme et de fournir cette alternative. Si vous vous faites racheter, d'une certaine manière, vous avez raté. Beaucoup d'entrepreneurs européens réfléchissent à des stratégies d'exit par rachat américain : c'est une stratégie perdante, macroéconomiquement vraiment dommageable. Il faut créer des champions européens indépendants. On n'a pas encore gagné, mais on y travaille.

Arthur MenschUn dernier point : il faut faire très attention à ne pas se dire « on a perdu la bataille du cloud, il faut remonter sur le cloud ». Pour remonter sur le cloud, il faut passer par la valeur ajoutée importante, celle qui fait la croissance : l'intelligence artificielle. À partir de là, tout le reste du cloud peut découler. Il se trouve qu'on a cette chance d'être relativement forts en intelligence artificielle, et cette chance d'avoir de la capacité électrique. Si on combine les deux, on peut retrouver une part de marché qui est soutenable — et il faut absolument le faire, parce que sinon on va devenir un État vassal.

La présidente de séanceMerci pour l'audition. On a bien compris le message final et ce qu'il allait falloir que l'on puisse faire à l'Assemblée nationale. Je vous propose de lever la séance avant que nous réattaquions avec la deuxième audition. Merci.

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Nicolas Guyon

Formateur IA & Expert en Intelligence Artificielle Generative

Animateur du podcast Comptoir IA (160+ episodes, 50 000 ecoutes/mois), intervenant BFM Business et ambassadeur du Plan National IA, Nicolas accompagne les entreprises et les independants dans leur adoption de l'IA generative pour transformer leur activite. Ses formations IA en entreprise couvrent les fondamentaux de l'intelligence artificielle jusqu'aux cas d'usage avances de l'IA generative.

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