Episode 166
Alexis Robert (Kima Ventures) — L'IA est le nouvel operating system | Comptoir IA #166
Alexis Robert
General Partner chez Kima Ventures
Resume
Alexis Robert, General Partner de Kima Ventures, le fonds de Xavier Niel et l'un des VC les plus actifs du monde (une centaine de deals par an, 1 500 participations gérées par 4 personnes), livre sa lecture de la vague IA : depuis le mobile de 2008, on attendait la technologie capable de relancer la destruction créatrice, et la démocratisation de l'IA avec ChatGPT est cet « iPhone moment ». Pour lui, l'IA devient le nouvel operating system sur lequel se construiront les applications de demain — d'où l'annonce d'un Salesforce headless — et créer aujourd'hui une boîte qui n'est pas IA native serait aussi absurde que lancer un e-commerce desktop en 2008. Il raconte le portefeuille IA de Kima (Photoroom, Pigment, Harmattan, et les ratés assumés Dust, Hugging Face, Kestra), défend le retour des startups lean qui trouvent leur product market fit avant de lever, et démonte la thèse Sequoia du « vendre le travail plutôt que le logiciel ». Sa vision contrariante : une partie du gain de productivité attribué à Claude Code vient du fait qu'on autorise enfin les développeurs à coder vite, et à redevenir créatifs plutôt qu'ouvriers du code.
Points cles de l'episode
- 1Depuis le mobile de 2008, aucune techno game changing n'était arrivée : la démocratisation de l'IA avec ChatGPT est l'« iPhone moment » qui relance la destruction créatrice
- 2L'IA est le nouvel operating system : comme Facebook avec Canvas puis Connect, ChatGPT et Anthropic veulent devenir la couche sur laquelle se construisent les applications
- 3« On serait débile de ne pas créer une boîte IA native » — comme lancer un e-commerce desktop en 2008 en ignorant le smartphone
- 4Claude Code a remis le terminal au centre et démocratise la programmation jusqu'aux fonctions business, marketing et sales — « plus personne ne parle de Cursor »
- 5Kima Ventures fait 2 deals par semaine, 100 par an, et gère 1 500 participations avec 4 personnes grâce à des logiciels internes (CRM et portfolio management maison)
- 6Portefeuille IA de Kima : Photoroom, Pigment, Harmattan (Mistral et Ash faits par Xavier Niel en direct) — et des ratés assumés : Dust, Hugging Face, Kestra
- 7Le lean est de retour : trouver son product market fit en petite équipe scrappy, puis lever pour exécuter — un SaaS dont le headcount croît linéairement avec les revenus est une boîte de service
- 8Vision contrariante : le gain de productivité vient aussi de ce qu'on autorise enfin les développeurs à coder vite et à patcher, au lieu de les reléguer au rang d'ouvriers du code
Transcription complete
La première vraie rupture depuis le mobile de 2008
Nicolas GuyonAujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Alexis Robert, General Partner de Kima Ventures, le fonds de Xavier Niel, un des fonds les plus actifs du monde. Au premier trimestre 2026, 80 % de l'investissement mondial du VC est allé sur l'IA. Vous devez en voir passer un paquet. Comment vis-tu l'IA au quotidien depuis trois ans ?
Alexis RobertQuand on regarde l'histoire de la tech : les années 80, c'est le personal computer ; le début des années 2000, Internet ; 2008, le mobile. Et depuis le mobile, on n'a pas eu de nouvelle technologie game changing. Depuis 2008, tout le monde cherche ce changement qui permettra de créer les boîtes de demain — la destruction créatrice. On a cru à la blockchain, certains à la VR ou à l'AR. La blockchain est une super technologie, mais ce n'était pas celle qu'on attendait. La démocratisation de l'IA — je ne dis pas l'arrivée, car elle existait déjà — avec l'iPhone moment de ChatGPT, c'est enfin ce technological change qui permettra cette disruption créatrice.
Alexis RobertJe me souviens du 30 novembre 2022. J'étais sur Twitter, je voyais des screenshots de ChatGPT et j'ai cru à une blague : des gens simulaient des terminaux Linux, pour moi c'était impossible. L'après-midi, j'ai testé. C'était absolument incroyable — je pensais qu'on aurait dû attendre beaucoup plus longtemps pour arriver à ce niveau-là.
Claude Code : « plus personne ne parle de Cursor »
Alexis RobertÇa va paraître très commun, mais je suis impressionné par Claude Code. Je suis développeur à la base : cet été, j'ai recodé notre CRM interne avec Cursor — c'était surtout des allers-retours où l'IA m'assistait. Aujourd'hui, plus personne ne parle de Cursor. La force de Claude Code est exceptionnelle, et surtout, il a remis le terminal au centre. Les retours des entrepreneurs de notre portfolio le montrent : des fonctions business, marketing, sales utilisent Claude Code et comprennent comment s'en servir.
Nicolas GuyonTu l'utilises dans le terminal directement ou dans l'appli desktop ?
Alexis RobertDans le terminal, direct — sinon c'est tricher. Et ça montre que le côté technique de l'informatique était accessible à beaucoup de gens qui se mettaient des barrières mentales : « je ne suis pas ingénieur, je ne touche pas à ça ». Le 0 à 1 de l'apprentissage de la programmation est très dur, on bute contre les bugs, puis d'un coup ça part. Les LLM réduisent ce gap et démocratisent énormément la programmation.
Le code a toujours été un moyen, jamais une fin
Alexis RobertJ'ai appris à coder seul à 8 ans, je suis tombé dans Linux à 10 ans, j'ai passé mon lycée dans les communautés open source. J'ai remplacé mes Legos par la programmation : je créais des châteaux dans mon ordinateur. La réalité, c'est que la programmation n'a jamais été une question de pisser des lignes de code : c'est comprendre l'architecture, modéliser. Le code a toujours été un moyen et pas une fin — il y a eu l'assembleur, le C, Python, les frameworks, le no-code. Les développeurs se sont toujours adaptés, et ils sont souvent les premiers à adopter l'IA.
Nicolas GuyonTu as une astuce, un truc que tu as codé récemment ?
Alexis RobertJe me suis codé un petit bot Telegram, pas pour faire des tâches mais pour catégoriser mon flux d'idées : je dicte des voice notes, ça archive, ça catégorise, et via des MCP ça pousse vers une to-do list ou un repository d'idées. Bon, la catégorisation ne marche pas du tout pour l'instant ! Mais c'est ça l'avantage de Claude Code : chacun peut faire son logiciel maison. Avant il y avait FileMaker, Access, puis Bubble — il y avait toujours une marche. Là, c'est vraiment simple, ça recrée de la créativité.
Salesforce headless : l'IA, nouvel operating system
Nicolas GuyonIl y a une tendance, le headless : des applications sans interface graphique que Claude Code pilote par API. Et Marc Benioff vient d'annoncer que Salesforce va devenir headless — plus de front. C'est un truc de dingue. Tu la vois passer, cette trend ?
Alexis RobertOn l'avait déjà vu en 2008 avec Facebook : d'abord les Facebook Apps sur Canvas, où les applications se construisaient dans Facebook, puis le renversement avec Facebook Connect, où c'est Facebook qui s'intégrait dans les applications. C'est toujours la même course : devenir la plateforme. Aujourd'hui, les operating systems de cœur sont iOS et Android, et forcément, un ChatGPT ou un Anthropic ont envie de devenir le nouvel operating system on top duquel on construit les applications. Est-ce que ça va tenir ? Personne ne le sait. Quand on est Salesforce, on est obligé de prendre la tendance.
Alexis RobertLe terminal était une interface très efficace — ce n'est pas pour rien que les logiciels métiers sur mainframes IBM tournent toujours chez Darty. La souris a démocratisé l'informatique en guidant l'utilisateur par le nudge de l'interface graphique. Le langage naturel permet de retrouver l'efficacité du terminal avec l'intuitivité en plus : avec un LLM qui répond à tout, on n'a plus cette charge mentale du champ de texte vide qui a tué Siri et Google Assistant.
Le portefeuille IA de Kima : les deals faits… et les ratés
Nicolas GuyonParlons de Kima. Est-ce que vous avez fait des deals IA ? Tu as quelques noms à nous donner ?
Alexis RobertOn a énormément de talent en France, on a fait quasiment toutes les boîtes IA de Paris. Il y a des boîtes que Xavier a faites directement, comme Mistral ou Ash. Nous, on a fait Photoroom, Pigment, Harmattan — dans la défense — si on peut la considérer comme une boîte d'IA. Et puis il y a celles qu'on a ratées : Dust, Hugging Face, Kestra dans l'orchestration. Au bout d'un moment, nous ne sommes que des humains.
Alexis RobertOn fait deux deals par semaine, une centaine par an, avec une petite équipe — de la photonique, du quantique, tous les secteurs. Mais sur tout ce qui est logiciel, on serait débile aujourd'hui de ne pas créer une boîte avec de l'IA à l'intérieur. C'est comme si en 2008 vous disiez : je vais faire un logiciel d'e-commerce uniquement pour desktop, je ne crois pas au smartphone. La couche applicative IA, c'est le SaaS d'hier, mais réinventé : programmé avec l'IA et IA natif dès le début.
1 500 participations, 4 personnes : la machine Kima
Alexis RobertOn a été un des premiers VC au monde à avoir beaucoup de tech interne. On a notre propre CRM maison, un Portfolio Management System pour gérer nos participations et nos performances, un logiciel pour les virements, un autre pour les reportings. Des process très bien taillés : chaque tâche est dispatchée à la bonne personne. On est une machine très huilée — 1 500 boîtes en portfolio, pas de back office, quatre dans l'équipe, du sourcing jusqu'au closing. Et on est là pour aider les entrepreneurs : dans ma boîte mail, j'ai cinq fondateurs qui veulent mes retours sur leur deck et leur narrative pour le tour d'après.
Alexis RobertCes logiciels ne sont pas IA natifs, ils ont des bouts d'IA en patch. Est-ce que j'en suis fier ? Non. Il y a plusieurs niveaux d'utilisation de l'IA : ceux qui disent « je suis IA » parce qu'ils ont déployé ChatGPT chez leurs employés, ceux qui en mettent dans le sales et le marketing, ceux qui ont des bouts d'IA dans un produit brick and mortar… et ceux qui repensent leurs process pour être full agentique dès le départ. On va d'ailleurs sortir de nouveaux produits dans les prochaines semaines, IA natifs et agentifiés dès le début — on a un vivier énorme avec tous nos mails de reporting et nos mémos d'investissement. Je ne peux pas en dire plus.
Lean is back : faire beaucoup avec peu
Alexis RobertQuand j'ai monté mes boîtes en école d'ingénieur, vers 2013-2014, on n'avait pas beaucoup de fonds, on était obligés d'être scrappy, d'être malins. Puis en 2020-2022, d'anciens C-levels montaient des boîtes et se faisaient surfinancer. Le problème, c'est qu'il y a une valeur à être lean pour trouver son product market fit. Quelques fondateurs autour d'une table à tréteaux pourris dans un local pourri, agiles et rapides : c'est ça qui fait la différence. Avec l'IA, une narrative très positive est revenue : on peut faire beaucoup avec peu. Mais on a toujours pu — les gens l'avaient juste oublié. Non, ce n'est pas normal de recruter un chief of staff quand on lève un seed.
Nicolas GuyonC'est devenu une mode chez certains fondateurs full IA : ne pas trop lever, ne pas trop recruter, et viser des centaines de millions d'utilisateurs et de chiffre d'affaires.
Alexis RobertUne fois le product market fit trouvé, là on lève, on bourrine, on exécute. Mais comment pivoter à quinze avec un chief happiness officer ? Après, c'est facile pour moi de dire ça avec mon salaire qui tombe : les fondateurs à risque ont la danse du ventre de tous les VC qui toquent à la porte. Sur un deal récemment, des fonds avaient mappé tous les potes de la fondatrice, jusqu'au témoin de mariage, pour l'entourer. C'est leur job aussi.
Agents, OpenClaw et entreprises autonomes
Nicolas GuyonLes agents, c'est une réalité aujourd'hui ? Tu en vois dans les boîtes autour de toi ?
Alexis RobertClaude Code est un agent — du plan and execute, de la technologie agentique de base. Mais surtout, les logiciels de demain ne peuvent plus se contenter d'être un petit SaaS standard avec des boutons fait sur Claude Code. Puisque l'IA est le nouvel operating system, il faut créer des logiciels IA natifs avec l'agent à la base du produit, réfléchi dans l'organisation de la boîte. Regarde Parallel dans notre portfolio : un agent de codage pour les médecins, une société avec un produit purement agentique qui crée de nouveaux usages.
Alexis RobertJ'ai installé un OpenClaw sur le serveur Proxmox de mon salon, avec Claude — Sonnet, parce que je n'ai pas envie de payer ! Mais j'ai eu du mal à trouver des usages pour mon métier de VC, qui est quasiment un job de recrutement. Quant aux entreprises autonomes comme Nanocorp ou Paperclip : certains jouent un peu avec les chiffres, mais là n'est pas le point. Ça pousse les LLM et l'orchestration d'agents dans des chemins qu'on n'avait pas vus, et ça va donner des idées à plein de fondateurs pour créer des boîtes extraordinaires.
Viser Mars : le bêta culturel et la thèse Sequoia
Alexis RobertLes États-Unis ont un très fort bêta : quand le marché bouge, ils surréagissent. Nous, en Europe, on a un bêta plus bas, on est terre à terre. Quand Elon Musk annonce Neuralink, nous on rigole — et regardez ce qu'ils ont accompli, c'est impressionnant. Ces grandes phrases unissent les boîtes : « avec SpaceX je vais sur Mars » — il ira peut-être sur la Lune, mais sans penser à Mars, il ne serait pas arrivé sur la Lune. Le revers : les VC américains surréagissent tellement aux tendances qu'ils ne savent plus où investir. Notre force en Europe, c'est qu'on crée et qu'on finance encore des boîtes applicatives.
Nicolas GuyonIl y a une thèse de Sequoia fascinante : la prochaine boîte à 1 000 milliards de dollars ne vendra pas du logiciel mais le travail directement. Pour chaque dollar dépensé en software, six dollars partent en services associés. Qu'en penses-tu ?
Alexis RobertJe suis d'accord : l'IA ouvre des marchés intapables avant, notamment dans les services. Mais les fondateurs sont trop sages, ils ne jouent pas assez avec la ligne jaune — et les VC ont eu tellement peur du mot service que ça refroidit. Alors que quand ton headcount croît linéairement avec tes revenus, tu es techniquement une boîte de service, même en SaaS. Et les 30 milliards de dollars d'ARR d'OpenAI et d'Anthropic ? C'est trop bien : ça prouve une demande extraordinaire. La capacité de compute est vendue dès qu'elle existe, et la demande ne fait que grossir.
Vision contrariante : libérer les ouvriers du code
Alexis RobertMa vision contrariante : une partie de l'avantage de productivité attribué à Claude Code n'est pas dû à Claude Code, mais au fait qu'on permet enfin aux développeurs d'aller vite. Beaucoup de startups, en grossissant, arrêtent d'innover — les boîtes qui se font disrupter par l'IA sont celles qui arrêtent d'être agiles at scale. Elles trouvent le product market fit, puis ne font plus que de la vente et subissent un product market fit decay. Datadog est quasiment la seule boîte agile à 10 milliards de valorisation. Les développeurs étaient relégués à un job d'ouvriers du code, avec pour seule liberté le code ultra clean, qui rendait les codebases impossibles à maintenir. Claude Code permet de coder vite, de patcher — et parfois, ça passe.
Alexis RobertLe job de product manager et celui de développeur vont devenir un continuum. Le développeur ne sera plus un ouvrier : il retrouvera de la créativité et du fun dans son job. Sur l'edge AI, en flash : on n'y est pas, et pas sans les world models. Et mes recommandations : la méthode de Hexa pour ceux qui montent une boîte, The Culture Map pour comprendre les différences de culture entre pays, et la série de vidéos Zero to Hero d'Andrej Karpathy — le meilleur cours de machine learning que j'aie jamais vu, à faire dans l'ordre.
Nicolas GuyonAlexis, merci beaucoup, c'était passionnant. On va suivre ce que vous annoncez chez Kima sur votre utilisation de l'IA, et vos investissements.
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Nicolas Guyon
Formateur IA & Expert en Intelligence Artificielle Generative
Animateur du podcast Comptoir IA (160+ episodes, 50 000 ecoutes/mois), intervenant BFM Business et ambassadeur du Plan National IA, Nicolas accompagne les entreprises et les independants dans leur adoption de l'IA generative pour transformer leur activite. Ses formations IA en entreprise couvrent les fondamentaux de l'intelligence artificielle jusqu'aux cas d'usage avances de l'IA generative.
Ses clients : Hermes, Naval Group, ERAM, Arkopharma, Puig, CESI, SANEF...
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